Faire place aux récits qui soutiennent la vie

Retour d'expérience d'une pratique de thérapie narrative en individuel à l'Institut Rafaël, centre de santé intégrative dédié à l'oncologie

Lorsque nous traversons une maladie comme le cancer, il arrive qu'une histoire prenne progressivement toute la place. Les consultations, les traitements, les examens, les effets secondaires, les inquiétudes pour l'avenir ou pour ses proches peuvent finir par occuper l'essentiel de l'espace. Peu à peu, on se raconte presque exclusivement à travers ce qu'on traverse. C'est précisément à cet endroit que la thérapie narrative trouve sa place.

Après la coanimation des groupes de parole, pendant plusieurs mois, j'ai eu la joie de proposer des accompagnements individuels en thérapie narrative auprès de personnes accueillies à l'Institut Rafaël. Une approche qui repose sur la conviction que nous sommes bien plus que les difficultés que nous rencontrons, et que notre identité se construit à travers une multitude d'histoires, de relations, de valeurs, de souvenirs, de projets et d'engagements. Lorsque certaines histoires deviennent saturantes, très présentes, d'autres restent là, plus discrètes, parfois oubliées, mais continuent pourtant de soutenir notre existence.

Au cours des premières consultations, je propose rarement de commencer par le récit de la maladie. J'invite plutôt les personnes à répondre à une autre question : « Comment pourriez-vous vous présenter à moi si, pendant quelques instants, la maladie n'était plus au centre de notre conversation ? ». Très rapidement apparaissent alors d'autres paysages. Une femme me parle de son goût pour la littérature et de son profond besoin de liberté. Une autre évoque sa soif d’apprendre. Une autre évoque l'océan et le surf. D'autres encore parlent de trek en montagne, de leurs enfants, de leur jardin, de la musique, de leurs engagements, de leur créativité ou des personnes qui avaient marqué leur vie.

Ces conversations m'ont progressivement amené à nuancer une idée que l'on entend souvent : « le cancer prend toute la place ». Dans la plupart des accompagnements, ce n'est pas tant la maladie elle-même qui sature les récits que certains de ses effets : l’incertitude, la fatigue, le brouillard cognitif, le regard des autres, les injonctions à être fort-e ou à être résilient-e, la difficulté à se projeter dans l'avenir, les inquiétudes pour ses proches ou encore le sentiment de devoir protéger son entourage.

La thérapie narrative consiste alors à explorer ces histoires, mais aussi à redonner de la visibilité à celles qui continuent de faire vivre la personne : ses valeurs, ses savoirs, ses compétences, ses liens, ses aspirations, ses prises de position sur les effets de la maladie. Il s'agit moins de fabriquer de nouvelles ressources, qui existent souvent déjà, que de les retrouver, de les relier entre elles et de leur redonner une place dans le récit de vie.

Alors les métaphores prennent vie et peuvent être filées : une femme me parle de la façon dont les vagues lui rappellent qu'il est possible de tomber, de se relever et de retrouver son équilibre. Une autre me raconte que son hyper-sensibilité est en fait une pierre qui roule depuis le haut d’une colline et qu’elle a envie de lui offrir de la liberté. Une autre clame qu’elle a envie de poser le sac-à-dos, de monter là-haut sur le Piton de la Fournaise pour s’y arrêter et respirer au grand air…

Une des démarches que j’apprécie beaucoup en thérapie narrative est ce qu’on appelle la documentation. À l'issue de certaines séances, j'écris un texte à partir des paroles prononcées par la personne pendant la consultation. Ce texte ne constitue ni un compte rendu ni une interprétation mais est plutôt une manière de préserver une histoire que la personne souhaite garder vivante. J'aime dire que si la conversation est un joyau – dans ce qu’elle aborde de précieux et de lumineux –, la documentation narrative en est l'écrin : elle permet aux mots de continuer à accompagner la personne bien après la fin de la séance.

Dans « Ode à la délicatesse : une conversation devenus poème », je partage un exemple de documentation narrative, avec l'accord de la personne qui l'a inspirée. Je vous invite chaleureusement à lire cet article.

Cette expérience à l'Institut Rafaël me conforte dans la conviction qu’une approche intégrative du soin ne consiste pas seulement à associer différentes disciplines autour d'une personne. Elle consiste aussi à reconnaître que les récits font partie intégrante du soin, car ces derniers influencent la manière dont chacun-e comprend ce qu'il-elle traverse, identifie ses ressources, entretient ses relations et continue à donner une direction à son existence.

J’ai une profonde gratitude envers les équipes et surtout envers les personnes qui m'accordent leur confiance. Elles confirment l’idée que j’avais que, même lorsque la maladie bouleverse une vie, il reste toujours d'autres histoires à raconter. Des histoires qui parlent de liens, de courage, de beauté, de transmission, de liberté, de créativité ou de délicatesse. Des histoires qui permettent, parfois, de retrouver une manière d'habiter sa vie avec davantage de cohérence, de sens et d'espérance.